Rappel : l'ASSITEJ de 1965 à 1995

Pour situer les débuts de l’ASSITEJ et comprendre l’importance de sa fondation il convient de se souvenir que nous étions, historiquement, dans la période dite « de la guerre froide » et que, politiquement, le monde formait deux blocs.

L’ASSITEJ est née de la volonté inébranlable d’un groupe de femmes et d’hommes de théâtre qui croyait assez dans la valeur humaniste de leur art et qui avait suffisamment d’amour et de respect envers le jeune public pour désirer établir une plateforme de coopération internationale en dehors de toute préoccupation de race, de politique ou de religion, uniquement fondée sur la nécessité de développer ou de créer, quand ils n’existaient pas déjà, des théâtres d’un haut niveau artistique pour les enfants et les jeunes.

Mais du désir à la réalité la route fut longue.
Fonder une association internationale n’a jamais été une chose facile. Tout commença par diverses réunions informelles organisées par Léon Chancerel, ami de Stanislavski dont il fut en France le premier traducteur et qui était le fondateur à Paris, au début des années 30, du premier théâtre artistique pour les enfants. En 1957, Léon Chancerel avait créé l’ATEJ (Association du Théâtre pour l’Enfance et la Jeunesse, futur centre français de l’ASSITEJ). C’est donc à Paris qu’eut lieu en 1962 une réunion à laquelle participaient les représentants de trois pays (Belgique, Angleterre et France) et où naquit le projet d’organisation d’une large consultation internationale. Ayant eu connaissance qu’une réunion semblable à la nôtre avait eu lieu à Prague en 1960, notre souci fut d’établir aussi vite que possible une relation pour mettre en oeuvre un projet commun, ce qui fut fait dès juillet 1962 et continué en juillet 1963 à Prague.

Ceci nous permit de nous retrouver, Est et Ouest réunis, à Paris en septembre 1963, pour commencer l’examen et la discussion d’un projet de statuts qu’en raison de mon expérience dans ce genre de document on m’avait demandé de préparer.

Une étape nouvelle fut franchie lorsque notre groupe primitif ainsi renforcé se retrouva à Londres à l’occasion du Festival International et du Congrès du Commonwealth élargi à toute la communauté internationale.

Nous passions de la période informelle à une période officielle parce que à l’issue de la réunion de Londres :
un Comité préparatoire de 12 membres était constitué avec pour tâche la rédaction des statuts
la France invitait les pays concernés, à Paris en juin 1965, pour un congrès constituant.

Le Comité préparatoire disposait donc d’une année pour mener à bien sa mission : nous avions à travailler sur le premier texte élaboré à Paris. J’assurais le secrétariat du Comité préparatoire pour centraliser les observations par correspondance et grâce à l’invitation de la Biennale de Venise qui incluait à cette époque un Festival pour le jeune public, nous avons pu nous réunir, à la fin de septembre 1964, pour rédiger la version définitive des statuts. Cette version sera encore perfectionnée avant le congrès de Paris. Il faut noter que dès le début l’association s’est efforcé de lier à ses travaux administratifs une activité artistique : festival, symposium, tables rondes, etc...

Arrivée à ce point, je dois faire part de quelques principes fondamentaux qui ont guidé le travail des fondateurs :
L’association tenait à affirmer sa volonté de participer à l’oeuvre de paix et de compréhension entre les nations c’est pourquoi elle a tenu à inscrire dans le préambule des statuts le début de la charte de l’IIT (Institut International du Théâtre) signifiant ainsi sa détermination de travailler dans le cadre des ONG (Organisations Non Gouvernementales).
L’association dans un double souci de respect des cultures nationales et d’efficacité avait décidé que ses membres seraient des centres nationaux qui aurait la responsabilité de rassembler dans leur pays les différents artisans du théâtre pour le jeune public. Ces centres adhérents aux statuts internationaux de l’ASSITEJ, seraient des partenaires forts pour l’organisation des échanges et des actions communes prévus par l’association. Nous bénéficions en cela de l’expérience de IIT (Institut International du Théâtre).
Nous devions assurer la spécificité de notre organisation par rapport à des organisations qui existaient depuis longtemps : UNIMA (Union Internationale de la Marionnette) pour les marionnettes, AITA (Association Internationale du Théâtre Amateur) pour le théâtre amateur avec sa section de « théâtre dans l’éducation » par exemple.

L’ASSITEJ se donnait pour but de rassembler dans les centres nationaux les troupes de comédiens adultes qui jouaient pour les enfants et les jeunes. Afin de tenir compte de la diversité des situations dans les différents pays les troupes adhérentes des centres nationaux ASSITEJ pouvaient être soit des troupes de comédiens professionnels soit des troupes de comédiens amateurs la seule condition étant qu’il s’agisse de comédiens adultes et non de troupes d’enfants.

Le choix du nom de l’association était sans ambiguité ASSITEJ (Association Internationale du Théâtre pour l’Enfance et la Jeunesse / International Association of Theatre for Children and Young People). Il s’agissait de théâtre pour les enfants et non par les enfants (for and not by). Contrairement à ce que vient de dire l’actuel secrétaire général de notre association, l’acronyme ASSITEJ n’est pas un nom étrange, ni plus difficile à prononcer que celui des autres associations internationales.
L’ASSITEJ devait s’inscrire dans le contexte des ONG et établir des liens avec l’UNESCO dans le cadre de l’IIT dont le secrétaire général avait participé à la dernière session du comité préparatoire.
Ceci impliquait pour répondre aux règles et exigences internationales l’absolu nécessité du choix d’au moins deux langues officielles. L’anglais et le français furent retenus mais nous devions tenir compte du fait que tous les pays dans la mouvance soviétique avaient une grande activité dans le domaine du théâtre pour les enfants et les jeunes et que le russe était à cette époque la langue de communication entre ces pays. L’ASSITEJ retint donc le russe comme troisième langue officielle étant par ailleurs entendu que selon l’usage tout pays hôte d’une manifestation de l’ASSITEJ bénéficiait temporairement de l’usage de sa propre langue.

Ce sont ces statuts qui ont été votés à l’unanimité par les représentants de 25 pays à Paris au Congrès constituant ouvert sous la présidence de Léon Chancerel qui eut ainsi peu de temps avant sa mort l’immense joie de voir son rêve devenir réalité.

Les statuts votés le 7 juin 1965 constituent l’acte de fondation de l’ASSITEJ. Leur version originale a été établie en français et déposée légalement à Paris.

Le comité préparatoire cèda la place à un « comité provisoire » mis en place jusqu’à la première assemblée générale. Il était présidé par Gérald Tyler (Grande-Bretagne) avait K. Shak Azizov (URSS) pour vice-président et je prenais mes fonctions de secrétaire général. Le bureau n’avait pas encore de trésorier car nous n’avions pas de trésor à gérer !

La première assemblée générale eut lieu à Prague en mai 1966. Durant l’année écoulée depuis le congrès de Paris 17 centres nationaux avaient été fondés, 14 d’entre eux étant représentés à Prague (RDA, RFA, Belgique, Espagne, France, Grande Bretagne, Italie, Norvège, Pays-Bas, Roumanie, Tchécoslovaquie, URSS, USA, Yougoslavie), 3 étant excusés (Brésil, Canada, Israël).
12 pays d’Europe, d’Amérique, d’Asie et d’Afrique avaient envoyé des observateurs. Il était permis d’espérer qu’ils deviendraient bientôt membres de l’association.
Avec l’élection de son premier Comité Exécutif, l’ASSITEJ terminait sa période de naissance et de petite enfance. Elle allait aborder ses années d’apprentissage et de jeunesse.

En terminant cette évocation, je voudrais souligner la volonté artistique de recherche et d’innovation, l’esprit d’amitié et de tolérance qui animait ces femmes et ces hommes venus de pays politiquement et culturellement très différents mais que l’art du théâtre, le respect des jeunes publics avaient unis dans une nouvelle grande famille théâtrale imprégnée d’humanisme.

Rose-Marie MOUDOUES
Secrétaire Général de l’ASSITEJ 1965 - 1989
Présidente d’honneur de l’ATEJ
(Centre français de l’ASSITEJ : allocution prononcée le 10 mai 1995 à Seattle (USA) à l’occasion du trentième anniversaire de la fondation de l’ASSITEJ.)