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Mars 2015

   JEUNES PUBLICS : PAYSAGE EN TROMPE-L’ŒIL  

 

MISE EN SITUATION

En 2010-2011, avec d’autres organismes et associations professionnelles, l’ATEJ participait activement à la rédaction d’un préambule pour un Manifeste intitulé « appel commun pour une politique artistique et culturelle du spectacle vivant pour l’enfance et la jeunesse ». En termes parfaitement explicites, ce préambule donnait pour objectif au Manifeste à venir de « revendiquer auprès du ministre de la culture et de l’ensemble des pouvoirs publics la définition et la mise en œuvre concertée, dans l’intérêt des enfants et des jeunes, d’une politique ambitieuse de service public, située à hauteur des enjeux et adaptée aux exigences spécifiques des divers arts de la scène et du spectacle vivant ». Ce préambule fut adopté à l’unanimité par les organismes participants.

UN PROJET RÉCUPÉRÉ

Une fois ce premier texte d’orientation adopté et diffusé, les représentants de l’ATEJ se sont vite aperçus que, loin d’être guidé par la netteté et la clarté de son préambule, le Manifeste à venir s’engageait sur d’autres chemins, laissant douter de toute perspective véritable d’action commune.

En effet, l’association Scène(s) d’Enfance et d’ailleurs a très vite fait cavalier seul, avec le soutien affiché de quelques représentants de l’administration centrale du ministère de la culture. Les associations cosignataires ont été reléguées au rôle secondaire de simples «partenaires».

Fortement soutenue par l’ONDA (Office National de Diffusion Artistique), Scène(s) d’Enfance et d’ailleurs a pris en charge l’organisation et l’encadrement de la majorité des « chantiers participatifs » destinés à recueillir des suggestions pour la rédaction finale du Manifeste.

Sous l’impulsion de ces associations, les échanges qui ont suivi ont délibérément été enfermés dans une approche globale et indifférenciée de la notion de « spectacle vivant », sans souci de discernement d’ordre esthétique, dramaturgique, artistique. Comme si, pour les initiateurs de cette consultation, l’appellation-valise de « spectacle vivant » pouvait être, en tant que telle, une indiscutable garantie de légitimité artistique. Comme si lorsqu’il s’agit des enfants et des jeunes, toutes formes de « spectacle vivant » pouvaient indistinctement se valoir, répondre à des objectifs artistiques similaires, et, sur le plan de la logistique, découler d’investissements humains, techniques et financiers identiques.

LE POIDS DES PROGRAMMATEURS

En raison de la loi du nombre et aussi de leur conduite méthodologique, ces chantiers d’échanges « professionnels » ont été largement dominés par les intérêts corporatistes d’un fort contingent de « programmateurs jeunes publics » mobilisés par l’ONDA.
Ces diffuseurs constituent un groupe hétérogène d’intervenants, de moins en moins spécialisés. Pour beaucoup d’entre eux la relation avec les jeunes publics n’est souvent qu’une préoccupation assez secondaire.
Le regard qu’ils portent sur la création jeunes publics reste trop souvent superficiel. Les débats d’ordre esthétique sont presque toujours  systématiquement balayés.

Dans ces conditions, lors de ces « chantiers » et pour ce qui intéresse particulièrement l’ATEJ, les artistes en général, les auteurs et metteurs en scène de théâtre en particulier, fatalement minoritaires, ont parfois été écoutés mais rarement entendus. Leur présence a, tout au plus, servi d’alibi. Les critiques dramatiques, les universitaires des principaux instituts d’études théâtrales français et européens ont brillé par leur absence.  

On ne peut, bien évidemment, demander à l’ensemble des intervenants culturels généralistes d’être tous, à titre personnel, des passionnés de théâtre. À ce sujet on remarquera, dans la rédaction finale du manifeste, que le mot « théâtre » qui revient à six reprises seulement, est utilisé quatre fois pour désigner le lieu, l’édifice. Le théâtre, en tant que tel, est-il un art de la scène intéressant vraiment une majorité des programmateurs jeunes publics ?

ET LE THÉÂTRE  ?

L’ATEJ regrette, légitimement, que les organisateurs de ces consultations n’aient pas donné au théâtre pour jeunes spectateurs, comme à l’ensemble des pratiques théâtrales associées, la place qui naturellement leur revient dès qu’il s’agit des jeunes publics.

L’élargissement de la création théâtrale contemporaine en direction des nouveaux publics d’enfants et de jeunes, apparu progressivement au début du XXème siècle puis, à partir des années 1950/1970, sur les principales scènes de la décentralisation dramatique (maisons de la culture, théâtres nationaux, centres dramatiques nationaux, festival d’Avignon) a pourtant été l’un des vecteurs privilégiés d’une effective reconnaissance des enfants et des jeunes en tant que partenaires à part entière de la vie artistique et culturelle ; tout en s’avérant la source d’un large corpus d’expériences, de recherches, de réalisations, d’études universitaires et de critiques dramatiques mettant en lumière le rôle décisif de la création.

UN DÉTOURNEMENT MANIFESTE

Ainsi orientés, ces « chantiers » ne pouvaient aboutir qu’à la juxtaposition de témoignages et de contributions allant dans tous les sens. Fait notable, tout élément critique risquant de mettre en cause la politique de désengagement appliquée, depuis plus de dix ans, au «secteur jeunes publics » par le Ministère de la Culture (voir diverses lettres d’informations de l’ATEJ à ce sujet) a été systématiquement évacué.  

Il est donc difficile de penser que le Manifeste, finalement rédigé sous la seule responsabilité de Scène(s) d’Enfance et d’ailleurs traduise fidèlement les préoccupations d’une grande majorité d’artistes, tout comme d’ailleurs celles de nombreux diffuseurs. Les 40 propositions qui le composent n’ont, en fin de compte, que très peu à voir avec les objectifs déclarés du préambule initial. En fait de « politique ambitieuse de service public » on a délibérément botté en touche. Personne ne saurait être dupe.  
Dans la brochure éditée et diffusée par Scène(s) d’Enfance et d’ailleurs  ces 40 propositions s’égrènent en forme de mantra curieusement hors sol. Sur un ton impératif se voulant mobilisateur (Encourageons ! Soutenons ! Créons ! Offrons ! Rédigeons ! Conduisons ! etc…) cette longue suite d’invocations et de pétitions de principe peut prêter à sourire. Rappelons une scène mémorable : en juillet 2012, on put voir, sur une péniche, en marge du festival d’Avignon, une assemblée étonnamment docile de programmateurs accepter de psalmodier en chœur, sans crainte du ridicule, les 40 versets de l’opus alors présenté comme la bible révélée du « secteur jeune public ».

Soyons sérieux. Au-delà d’une forme absurdement incantatoire, ce texte est malheureusement loin d’être totalement innocent. Comme souvent c’est le sous-texte qui est parlant.
Sur le fond, en faisant appel à la « solidarité », à « l’égalité », et pour faire bonne mesure, à la « fraternité » (sic), il laisse principalement entendre que, pour le « secteur jeune public », le militantisme et le volontarisme devront désormais se suffire à eux-mêmes.  

Autrement dit la charge du secteur jeunes publics est ainsi cyniquement déléguée à la seule bonne volonté des intervenants.  

Fait révélateur, on ne parle plus de « politique ambitieuse de service public », pour se contenter d’évoquer un « esprit de service public » (sic). Le désengagement de l’État est ainsi à la fois accentué et officiellement acté. Avec la prétendue approbation d’un « milieu professionnel jeune public » ainsi abusé.

La proposition 31 du Manifeste mérite d’être citée in extenso, car c’est de loin la plus agressivement revendicative de l’opus : « Réclamons de l’État une impulsion nationale et  concertée (culture, éducation, affaires sociales, décentralisation, affaires étrangères…) pour tisser les fils de ces collaborations dans des constructions cohérentes et complémentaires. ». On frémit devant l’expression d’une telle violence militante…

Ainsi, pour l’ATEJ, ce Manifeste conforte l’absence de politique du ministère de la culture beaucoup plus qu’il ne la conteste.

Les « petits hommes gris » du ministère, comme les appelait Roger Planchon, ne s’y sont d’ailleurs pas trompés. Ils ont accueilli avec bonheur un Manifeste sensé émaner unanimement de l’ensemble d’une profession, et déclarant tout au long, en substance : nous, professionnels, devrions travailler plus intelligemment, de façon plus rationnelle, plus coordonnée, plus concertée, bref, plus efficace !

UNE BELLE SAISON ? POUR QUI ? POUR QUOI ?
ET APRES ?

En fait, deux ans après sa diffusion, une seule des 40 propositions du Manifeste de Scène(s) d’Enfance et d’ailleurs (il vaut mieux l’appeler ainsi) a finalement été mise en œuvre, sous la houlette enthousiaste du ministère. Il s’agit de la proposition 39 appelant à « l’organisation d’une ou des saisons jeunes publics soutenues par les pouvoir publics ». Dont acte.

Au passage, cet enthousiasme des services du ministère nous a valu la stupéfaction d’entendre, en 2014, deux ministres successifs de la culture feindre de découvrir l’Amérique, c'est-à-dire l’existence des jeunes publics, à l’occasion de « La belle saison » pilotée par leur ministère.

Il n’est donc pas étonnant que « La belle saison » préconisée par Scène(s) d’Enfance et d’ailleurs ait bénéficié en juillet 2014, en plein festival d’Avignon, d’une ouverture officielle par la ministre de la culture, tandis que la présidente de Scène(s) d’Enfance et d’ailleurs se voyait remettre les insignes de chevalier des arts et lettres.

Faut-il vraiment, à propos de  « La belle saison », partager l’aveuglement politique qui semble prévaloir auprès de certains artistes comme d’une partie des diffuseurs ? Ne peut-on faire preuve d’un minimum de distance critique ? De quoi s’agit-il en réalité ?

Lorsqu’on se réfère à la brochure « La belle saison des arts vivants avec l’enfance et la jeunesse » (titre qui a subi plusieurs modifications et qui aujourd’hui se télescope avec celui d’une autre « belle saison » concernant la musique de chambre), publiée par le ministère, on constate qu’il s’agit d’un catalogue assez succinct d’activités jeunes publics en tous genres.
Si sélection il y eut, on peut se demander quels en furent les objectifs et les critères. Quoiqu’il en soit, il est plutôt inquiétant, pour qui connaît les réalisations et les avancées artistiques du secteur jeune public depuis la seconde moitié du XXème siècle, de voir présenter un tel « fourre-tout » comme un stade de développement à ce jour inégalé.

À quoi sert de lancer une opération bruyante sur l’existant sans jamais aborder la question cruciale et vitale des financements ?

Une belle saison ? Au service de qui ? Au service de quoi ? Quels sont les buts poursuivis par cette opération à la Pangloss voulant ainsi faire croire que, dans le secteur « jeunes publics », tout est aujourd’hui pour le mieux dans le meilleur des mondes.
On remarquera au passage que la liste « officielle » des « réseaux institutionnels et professionnels » (page 87-88 du catalogue officiel de
« La belle saison ») est étrangement sélective. Des organismes tels que le SYNDEAC, l’ANRAT, l’ATEJ, le SYNAVI, THEMAA, la Ligue de l’Enseignement, etc. ont, avec beaucoup d’autres, été ignorés. Est-ce en raison de leur intérêt coupable pour le théâtre ?

ÉCLAIRER LES CHEMINS DU THÉÂTRE

Cette nécessité redouble d’actualité. On ne peut, sans perdre toute crédibilité, aborder la question complexe des pratiques culturelles et/ou artistiques dès l’enfance sans donner aux relations possibles entre théâtre et jeune public toute la place qui leur revient. Sans prolonger et approfondir la réflexion qui, depuis plusieurs décennies, se développe autour du théâtre, en tant qu’art particulier de la scène.

Depuis le début du XXème siècle, le théâtre est l’un des espaces artistiques contemporains où se pose avec le plus d’acuité et de pertinence la question de relations possibles avec les jeunes spectateurs dès l’enfance.

Certains y croient encore.

Il existe aujourd’hui plusieurs centaines de compagnies théâtrales qui, de façon ponctuelle et parfois permanente, multiplient les créations à l’intention des jeunes spectateurs. Simultanément, dans de nombreux théâtres et établissements culturels, dans les écoles, collèges et lycées, plusieurs milliers de comédiens et de metteurs en scène, pour qui le geste théâtral a toujours un sens, ne cessent de sensibiliser les jeunes publics à la fréquentation, à la lecture de représentations théâtrales, tout comme à la pratique de l’expression dramatique.

Dans quelles conditions ? Avec quels moyens ?

L’ATEJ aussi y croit encore, qui depuis sa fondation réunit et soutient, dans un esprit constant d’exigence artistique, tous ceux qui, à divers titres, œuvrent ainsi en faveur du théâtre et du droit des enfants et des jeunes à une activité autonome et émancipatrice de spectateurs de théâtre.

Dans un paysage théâtral sinistré, force est de constater que le Manifeste est inopérant, et « La belle saison » un leurre.

La question d’une véritable politique culturelle de service public est plus que jamais posée.

Il est urgent de relancer et orienter le débat en faveur de la création théâtrale et des compagnies. Le rôle des artistes sera décisif. L’ATEJ les invite, avec ses adhérents, à nourrir sa réflexion, à l’occasion de la réunion professionnelle, proposée à Paris, suite à son assemblée générale du 20 avril 2015.

Texte collectif adopté par le conseil d’administration du 2 mars 2015